Anakot Angkor

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18 juillet 2007

Yam Djé

Il y a Yam Djé, espiègle papa d'une famille nombreuse de paysans, toujours en train de courir d'un point à l'autre des rizières et qui nous invite à une balade au champ entre eau et lumière.

Exception du jour, de bon matin, Dje, court pour une tâche absurde et non élémentaire. Il cherche à réparer son instrument à corde, en vue d'un cadeau musical. Croise son fils, en haut d'un palmier, son autre fils qui a perdu son troupeau de vaches - essoufflé, le petit bonhomme allonge sa foulée et peste la larme à l'œil contre son troupeau, foutues vaches !, elles ont dû filer dans la forêt, y a des jours ! Pas facile de choisir entre les garder à l'œil ou jouer avec ses copains.

Un autre fils qui laboure, un autre qui fait des pièges à grillons… et le reste de la famille à la rizière – plongées, pieds nus sur ce vaste miroir cloisonné, leurs silhouettes, sous la braise du soleil, tremblotent comme des mirages, accomplissent diverses tâches autour et dans la maison, dont la préparation et la cuisson du gâteau de riz à la banane.

Djé, c’est aussi la carrure d’un futur chef du village. L’homme de la terre qui n’a pas eu le temps de liane en liane de traîner une jeunesse boutonneuse prout prout.

Djé, c’est l’honneur des khmers. L’antithèse des nantis corrompus, effrayés à l’idée de casser leurs ongles endimanchés, de salir leurs menottes surmontées de bagouse ou de risquer de développer un soupçon de muscle au biceps.

Djé, c’est un mélange d’homme courage et de monsieur trouve tout, capable après une journée arquée sous le labeur de la rizière, de débouler à la maison et me proposer une solution pour la pause du nouveau chenaux d’alimentation de la fosse septique, l’ancien ayant rendu l’âme par un surcroît additionnel de matière pondérable.

Djé, c’est aussi mon ami khmer, un vrai. A l'heure où fond le soleil sur les lèvres gourmandes qui invitent à prendre un long drink alcoolisé, l'orage chaud, dru et vertical sert ces gouttes de mousson tropicale dans un long pschitt, c'est l'heure entre sueur et rincée, ça dégouline le long du cou, des bras, partout ! Pas le temps d'avoir pied au fond d'son verre... On se réfugie dans un troquet du coin pour se sécher et un long drink, un! Mouy mouy éclate de rire Djé.

Nous sommes servis par deux jeunes filles en habit de Miss Monde robe de soirée avec écharpe colorée, lauréates d'un concours de beauté imaginaire... Leur travail de serveuse dans un karaoké, c'est de s'attabler avec des clients et faire semblant de boire, de rire et de manger... elles assurent un service diligent pour qu'ils les oublient en s'oubliant.
Ici, se prépare le gros de la soirée, où tout le beau monde ira d'sa chansonnette ; c'est déjà une catastrophe occidentale, mais dans sa version asiatique c'est une apocalypse.

Même dans le trou du cul du monde, du lever au coucher du soleil, il y a toujours un baraquement de quatre planches, où braillent et s'égosillent des slows larmoyants, des rocks aigus et acidulés, et d'la techno thaïe.

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Photo Eric Llopis

Avec Djé, c’est les rires, déjà lors de nos premières rencontres où nous correspondions que par pantomime nous riions comme des tordus, là quelques blagues de comptoir et le bonheur des mots sur l’absurdité des hommes ! On se quitte ; On s’embrasse.

Djé c’est l’histoire sans fin, le voilà disparaissant dans la pénombre survenue, au trousse de son frère Yam It, qu’il seconde la nuit, sur le site d'Angkor. Ce soir, certes il monte la garde contre les pilleurs mais il y a aussi la rencontre avec les esprits.

Autour d'un feu, Djé s'improvisera joueur de guimbarde. Ils se raconteront quelques contes terrifiants ; au moindre bruit, ils sursauteront tous de frayeur, glacés sous la pleine lune qui grandit, dans les bruits de la nuit et la silhouette mystérieuse des temples.

Djé c’est aussi celui qui me donne la raison de la colère, contre la cupidité des hommes, pire celle de nos semblables.

Djé c’est l’image de l’homme spolié de sa terre.

Djé c’est l’identité khmère ravagée. Mais dans Yam Djé, malgré la pauvreté et après les tourments de la guerre, il y a l’éternel sourire des hommes et des femmes du soleil levant.

Djé avec sa tronche et sa clope à la Marlon Brando, c’est une balade en hommage aux êtres qui ont la force de leur naïveté, de leur patience, le bon sens de la terre. Djé c’est notre fierté, celle de l’avoir comme président.

Eric Llopis

Posté par AnneE à 10:00 - Portraits - Commentaires [1] - Permalien [#]

Commentaires

    Je serais curieuse de lire ce que Djé aurait à dire de toi....

    Posté par renardgourmande, 27 juillet 2007 à 17:52

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