Anakot Angkor

L'ONG a fermé ses portes définitivement.

20 septembre 2007

Septembre 2007

Je rentre de France, du sable encore plein les godasses. J'ai pris en un mois des souvenirs d’avance de ma petite Ana pelotée sur mon cœur.

Si vous glissez un brin d’air suspendu dans la seule syllabe, vous obtenez Ahna, la fleur en japonais. De quoi rimer avec Bopha, la fleur en khmer, l'autre prénom de ma fille, née au pays des enfants sourires.

Et Ana est sourire, celui qui l’accompagne de tous les instants, avec douceur, lors de nos promenades de ces soirs d’août, sur les quais, dans la rue où nous faisions des détours pour allonger cette douceur.

Avec intrigue, quand elle m’écoute, inclinée, du regard de ses premiers pourquoi, avec gourmandise, le visage chocolaté, jusqu’au tonitruant « MON PAPA » qui illumine ses petits points serrés.

J’ai bien mis une semaine à me recaler à coup de sieste sur le fuseau des planches du parquet. Le poids du toit tout entier pesant sur mes paupières, je ferme les yeux. Pareil à un gosse qui s’abandonne à son imagination, Ana bondissait dans mes rêves.

Dehors la plainte sourde d’une coco qui tombe sur la terre battue, parcourt la cour et clôture la sieste. Une bombe ! Non c’est un porte-bonheur, vite un voeu à réaliser.

J’ai repris la route qui me mène à Angkor Vat, sous le vent et la pluie de septembre, Ana respire en moi, je lui souris en silence.

Mon travail du moment est au Baray. Immense réservoir d’eau, de huit kilomètres sur deux. Même pas une montagne, un recoin de vallée, un fond de cul sac pour y créer un joli bassin. Ici tout est artificiel, une digue de plus de 10m de haut dessine un quadrilatère parfait de plus de 20 kilomètres de périmètre. Vu du ciel c’est le plus grand miroir que je connaisse.

Dix siècles que cette piscine géante, qu’une princesse un tantinet capricieuse avait commandée, à son papa roitelet, pour son croco fétiche et adoré – tout ça pour ce faire ensuite boustiffailler toute crue, contribue à l’irrigation des rizières de tout le sud l’ouest d’Angkor.

Quelques pirogues sont suspendues entre ciel et eau. A l’arrière de chaque bateau, une jeune fille, belle et longue, les yeux fixés droit devant, danse d’un pas chassé, sur le balancier qui godille. Un deux, un deux trois, un deux, passe d’un pied à l’autre, un temps de suspension, la courbe rebondie, l’allure est cadencée, le temps absent, le mouvement perpétuel, l’horizon infini.

Je m assoie sur la berge et repense il y a quinze ans déjà, au temps des derniers khmers rouges, je travaillais dans la foret d’Angkor Thom. La lumière rouge du soir, le murmure des ouvriers qui s’enfonçait dans les allées, c’était comme l’âme du temple.

Les gars venaient au boulot à moitié nu, manquant de tout, tremblant de fièvre et de faim mais bravant l’inconnu chaque jour que Dieu fasse, ces hommes là, cuirassés d’une volonté indomptable, repartaient, après huit heures de pioche, biner leur fond de rizière. Je revois Kim Soum, chef de village tatoué jusqu’à l’os, dépenaillé mais marchant d’un pas régulier et puissant, le visage hermétique mais serein. Etait-il possible de savoir, en l’espace d’un regard, que l’on ne pourra plus respirer sans le souffle de ces visages. C’est de ce temps, de ce monde ou les pauvres vont à pied et où le sang se mêle de poussière et de sueur, que j’ai puisé mon idée de revenir… et les idées ont des ailes et nul ne peut les interdire.

Hier au retour du chantier à l’heure où les arbres jouent avec le soleil ou l’air redevient léger ou il y a de la bonne humeur je suis tombé en panne de moto… Là ne pas se laisser aveugler par la haine, respecter sa brave et vieille monture, comprendre la raison de cette énième panne en juste quelques jours, ne pas se jeter dans le canal...Après cinq bonnes minutes d’expertise, en bon garagiste que je ne suis pas, j’étais fort de constater que j’avais une nouvelle fois hérité du statut de grosse palourde mazoutée. La bougie, le carbu, le machin là qui pendouille, bref j’y est passé un pan entier du manuel des castors junior et tout c’est traduit par en une belle et bonne poussette. Quelques cent mètres plus loin les quatre planches d’un modeste estaminet on servit de refuge à ma moto pour la nuit.

Sur le sol en latérite, une petite fille avait tracé une marelle, elle sautait comme une sarcelle. Son visage était doux, son rire vibrait comme le vent. L’orage éclata, un rideau de flotte s’abattit sous le soleil. Patatras, la sarcelle glisse et s’emberlificote les échasses… Déjà les larmes déguisées en pluie ruissellent sur les joues. Je prends la main de la petite fille dans la mienne et comme dans un bonheur silencieux, impossible à écrire, juste à partager, je sens ses grands yeux s’apaiser. En quelques secondes, sa maman est apparue les bras écartés, campée d’un large sourire détrempé au milieu du champ de boue. Elle appelle son bout de chou qui d’un bon se redresse, retrousse ses pommettes jusqu’aux oreilles et rejoint sa maman de tout la force de ses jambes, le coeur battant à grands coups d’amour.

D’un signe de la main, du genre éventail battant un peu fraîcheur, on se quitte. Je reprends mon chemin jusqu’à tomber sur un petit garçon qui attend sur le bas-côté. Je m’arrête et échange quelques mots. C’est alors qu’il m’apprend fièrement que son papa était arroseur de route.

Quelques secondes plus tard le camion citerne arroseur s’arrête prendre le fiston. Trois mots, un bond et hop me voila de retour en ville.

Une chaleur nue, floue qui monte de la terre, on s’enfonce dans la nuit.

Eric Llopis

Posté par AnneE à 06:56 - Vie quotidienne au Cambodge - Commentaires [6] - Permalien [#]

Commentaires

    2 ans sans nouvelles

    Très beau projet humaniste en cours de réalisation comme tu nous l'a fais partager cet automne 2009. tes textes sont beaux, poétiques sensibles, sensuels et réalistes, comme on aimerait en lire d'autres sur ce blog en panne semble-il depuis fin 2007. On apprend ici à effacer ta pudeur, à comprendre en complément de ta voix celle de ton coeur et de ton esprit libre. Mais la liberté est proportionnelle à la longueur de la chaîne qui nous relie pour toi à un Mont d'Or et à une bonne bouteille de rouge. Donc pas de crainte en somme.

    Bien à toi

    FC

    Posté par Fred, 13 mars 2010 à 20:28
  • relecture

    à un moment de détente, décidément c'est comme çà que je t'aime.En homme à faire rêver, par ton vécu quotidien.que la "filliote"continue de t'inspirer.
    vivement Novembre - bises - amt-

    Posté par AMT, 29 septembre 2007 à 15:41
  • The panne

    rien à jeter dans la douce poésie de tes pensées écrites ; quand j'ai un coup de blues je viens aux nouvelles et franchement, même tomber en panne de moto dans ton pays parait une chance surnaturelle ! chance de partager les replis de ton coeur de papa, chance de voir tout à coup un tiède déluge faire glisser une gracieuse sarcelle, et recueillir les confidence du descendant de l'arroseur sur le bord de la route... dont on sent presque l'odeur mouillée ! Merci pour ces merveilles Eric, ici nous rentrons doucement dans l'hiver et je crois que Anakat recevra souvent mes visites affamées !

    Posté par l'ot zoreil là, 01 octobre 2007 à 14:46
  • Très beau texte. Je fais un petit tour sur ce blog que je découvre grâce à une bloggeuse de cuisine.
    Véro

    Posté par Véro, 02 octobre 2007 à 11:38
  • Très beau texte. Je fais un petit tour sur ce blog que je découvre grâce à une bloggeuse de cuisine.
    Véro

    Posté par Véro, 02 octobre 2007 à 11:38
  • J'aime bien faire un tour sur ce blog surtout quand j'ai un coup de blues. Merci pour ce très beau voyage

    Posté par Marie, 06 octobre 2007 à 21:08

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